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    Côté pile, les billets que je publiérai, au fil des jours, porteront essentiellement sur l'Informatique dite Grand Public: Tutoriaux, trucs & astuces de Pro, actualités high-tech, etc. en privilégiant, autant que faire se peut, une double approche: pédagogique et interactive.

 
   Côté face, comme vous et moi ne pouvons échapper à la police des réalités de la vie quotidienne, je ponctuerai ces billets des parenthèses socialement utiles: bonnes adresses, livres, photos, conseils pratiques, vie associative, etc. Bref, c'est l'esprit Web 2.0.


  Côté pile ou face, au gré de mes inspirations, je nous inviterai à nous regarder dans le miroir de notre époque épique.


  Jeannot Pita


 
Dimanche 29 janvier 2006

 

 

    Nous nous proposons, dans cet article, de revenir, après d’autres[1], sur l’un des procès que Tacite impute, dans ses Annales, au règne de Néron : il s’agit de celui d’Antistius Sosianus[2]. Ce procès, parce qu’il est présenté par l’historien comme le premier véritable procès de lèse-majesté du règne, suscite naturellement de nombreuses interrogations, dont voici quelques-unes : pour quelles raisons cette loi a-t-elle été soudainement rétablie en 62 alors que Claude l'avait suspendue vingt et un ans auparavant ? Sa reprise devait-elle être profitable à Néron ou aux sénateurs ? Quelle est la portée politique de l’intervention de Thrasea en faveur d’Antistius Sosianus ? Pour répondre à ces questions, nous examinerons les différentes hypothèses qui ont été avancées en les confrontant avec le récit de Tacite sur le procès.

    La première hypothèse lie le procès d'Antistius Sosianus, comme celui de Fabricius Veiento[3], aux préoccupations historiographiques de Tacite : étant donné qu'un de ses desseins est de stigmatiser le vice[4], l’auteur des Annales voulait montrer à travers ce procès que le règne de Néron venait de franchir une nouvelle étape vers la terreur. C'est pourquoi il aurait accordé trop d'importance aux deux procès - qui ne sont au fond que des faits ordinaires - en les plaçant au début de l'année 62. Telle est l'opinion de B. Baldwin[5] et de K.R. Bradley[6]. Toutefois, pour le second, ces deux procès, où Néron n'aurait joué que son rôle d'empereur, ne marqueraient pas forcément le tournant du règne. En effet, en 62, les importantes récompenses que reçoivent les délateurs favorisent la multiplication des procès de lèse-majesté[7]. Or Néron évitera cet abus en réduisant sensiblement le montant des récompenses. Ce qui expliquerait l'absence de ce type de pcès pendant trois ans jusqu'à la découverte de la conjuration de Pison.

 [1] Voir par exemple K. R. BRADLEY, « Tum primum revocata ea lex », AJPh 94, 1973, p. 172-181. Le présent article est issu de notre thèse de doctorat soutenue devant l’Université Charles de Gaulle-Lille III, le 16 juin 1997, sous la direction du Pr. Jean-Christian DUMONT et intitulée « LA justice de Néron d’après Tacite ».

 

 

 

 

[2] TAC., Ann. XIV, 48-49

 

 

 

 

 [3] Ann. XIV, 50.

[4] Cf. Ann. III, 65 : Praecipuum munus annnalium reor ne uirtutes sileantur utque prauis dictis factisque ex posteritate et infamia metus sit.

 

 

 

 

 

[5] B. BALDWIN, « Executions, Trials, and Punishments in the reign of Nero », La Parola del Pass. 22, 1967, p. 436-437, affirme : « His first two cases were ill-chosen, as a proof of the new and evil turn in the reign ».

 

 

 

 

 

[6] K. R. BRADLEY, « Tum primum revocata ea lex », AJPh 94, 1973, p. 181.

 

 

 

 

 

[7]  Sur la prime accordée aux délateurs, cf. DIG. XLVII, 10, 11 : Ei qui indicasset siue liber siue seruus sit, promodo substantiae accusatae personae aestimatione iudicis praemium constituantur, seruo forsitan et libertate praestanda ; quid enim si publica utilitas ex hoc emergit.

   

 .

  La deuxième est celle qui fait des sénateurs les responsables de la reprise des procès de lèse-majesté sous Néron. Les défenseurs de cette théorie, tels que R.A. Bauman[8], partent des deux occasions du règne où cette loi fut appliquée pour expliquer que Néron bouda la loi de lèse-majesté en 62 parce qu’elle servait, selon lui, les intérêts des sénateurs, avant qu’il n’en donne sa propre version en 65 lors de la conjuration de Pison. Pour cet auteur donc, la situation de l'accusé, Antistius Sosianus, qui n'était pas un opposant de Néron, et l’initiative du procès n'ont rien à voir avec la reprise de cette loi de majesté.

    A côté de ces deux hypothèses, une autre explication a fait son chemin : celle qui consiste à reconnaître la responsabilité directe de Néron dans la reprise de la loi de lèse-majesté. Les tenants de cette thèse, parmi lesquels C. Salles[9], donnent à l'appui des raisons politiques : l'empereur aurait remis cette loi en vigueur pour mater une opposition sénatoriale qui, par son insoumission et son intransigeance caractérisées, affaiblissait son autorité. Pour C. Salles donc, l'empereur aurait utilisé comme prétexte l'opposition idéologique d'un grand nombre des nobles en 62 pour se débarrasser de ses opposants accusés d'êtres auteurs des « écrits subversifs ». C'est de cette façon qu'il faudrait comprendre le procès contre le préteur Antistius Sosianus, dont l'opposition, en 56, à l'emprisonnement de certains de ses concitoyens fut taxée de subversion par le Sénat.

   De toutes ces explications nous pouvons retenir comme les plus plausibles celles qui ont imputé la reprise des procès de lèse-majesté à Néron, dans la mesure où un certain nombre d'éléments plaident contre les deux premières hypothèses. D'abord, celle d’après laquelle Tacite aurait accordé une importance exagérée aux deux premiers procès de lèse-majesté pour souligner le tournant du règne de Néron ne se vérifie qu'en partie. Certes, on peut penser que les intentions de l'historien ont décidé du choix de son récit, du ton et de la place de celui-ci. Tout ceci relève des contraintes annalistiques[10]. Ainsi, les deux procès, celui de Fabricius Veiento et celui d'Antistius Sosianus, ont dans les Annales une valeur annonciatrice[11] : ils introduisent le cortège des malheurs qui allaient s'abattre sur l'Empire, à savoir la mort de Burrus, Pallas et Doryphore, l'accusation de complicité de Pison contre Sénèque, l'ascension de Tigellin et Poppée, les mauvais conseillers de Néron, l'incendie de Rome, la persécution des chrétiens et le suicide de Silanus Torquatus. Mais cette analyse, pour plausible qu’elle soit, laisse de côté la question fondamentale du rétablissement de la lex maiestatis à l'occasion de ces deux procès. Voilà pourquoi nous préférons la dernière interprétation, laquelle prend en compte tous les aspects du problème.

  Ensuite, il est douteux que les sénateurs aient ressuscité les procès de lèse-majesté. En effet, l'histoire du principat nous apprend qu’ils étaient le fait des empereurs qui, lorsque les circonstances exigeaient, à leurs yeux, (re)mettaient en vigueur la lex maiestatis, la plupart du temps pour briser l'opposition aristocratique et sénatoriale. Le Sénat aurait-il fait exception sous Néron en rétablissant cette loi qui devait être fatale à certains de ses membres ? Sa servilité l'aurait-elle poussé à cette extrémité pour obtenir les faveurs du prince après le rejet de la réforme fiscale en 58 ? Une telle attitude est, à la rigueur, concevable quand on connaît la complaisance légendaire du Sénat sous les Julio-Claudiens, mais puisqu'aucun auteur antique ne la confirme, mieux vaut attribuer la reprise des procès de lèse-majesté à Néron lui-même, à l'instar de ses prédécesseurs[12].

   Enfin, il est difficile de soutenir qu'il y avait sous Néron, deux versions de lex maiestatis, celle des sénateurs en 62 qu'aurait boudée Néron avant d'obtenir la sienne en 65, lors de la conjuration de Pison. Tous les auteurs modernes et anciens s'accordent, en effet, à souligner l’existence d’une seule lex maiestatis[13] sous le règne de Néron. A en croire Tacite[14], l'empereur était plutôt mécontent de l'issue du procès trop favorable, à ses yeux, à l'accusé ; vu la gravité des outrages, il voulait au contraire que la peine de mort fût requise. Aussi aurait-il volontiers tenu les sénateurs pour responsables de la remise en vigueur de cette loi, mais ce calcul politique se heurta à l’indocilité des sénateurs.

   Par ailleurs, même si Suétone[15] l'affirme, l'absence de procès de lèse-majesté entre 62 et 65, avant la conjuration de Pison, ne peut pas s'expliquer seulement par la réduction des montants des récompenses accordées aux délateurs. Elle nous paraît due tout autant à l'absence d'affaires touchant directement aux intérêts de l'empereur, dans la mesure où, ainsi que nous le montrerons plus loin, l'empereur y eut recours (i. e. à cette loi de majesté) quand sa situation personnelle ou son honneur était en jeu. En 62, c'est le contexte de l'opposition sénatoriale qui l'amène à l'appliquer. En 64, la rumeur qui l'accuse d'avoir incendié Rome le pousse à inculper et supplicier les chrétiens sous l'accusation de lèse-majesté[16]. En 65 enfin, il y a recours pour réprimer la conjuration de Pison[17]. L’absence de procès de lèse-majesté entre 62 et 65, ou du moins leur rareté, paraît tenir plus au bon vouloir du prince qu'à la réduction des récompenses promises aux délateurs. Pour être plus précis, nous dirons qu'après 62, Néron n'a invoqué la lex maiestatis que s’il n’avait d’autres moyens de contrer ses ennemis. C'est ce qui ressort, par exemple, d’une comparaison du cas d'Antistius Sosianus avec ceux de Montanus et de Vestinus Atticus[18].

    Dans la troisième hypothèse, qui lie la reprise de la lex maiestatis au contexte politique de 62, la responsabilité en revient à Néron. En dehors de courtes périodes d'entente entre l'empereur et les sénateurs[19], le climat politique des années 60 après J.-C. est très tendu. A partir de 60, un an après le meurtre d'Agrippine, la conduite de l'empereur suscite de vives critiques de la part de la classe politique romaine. L'hellénisation forcée de la société romaine dont il était l’instigateur, n'était pas unanimement acceptée. Les sénateurs traditionalistes y étaient farouchement opposés malgré l'enthousiasme populaire soulevé par cette nouvelle « politique culturelle ».

     De plus, après l'apparition d'une comète[20], Rubellius Plautus, qui appartenait à ces milieux conservateurs, fut pressenti comme futur empereur. C'était là une menace réelle pour le pouvoir en place. L'empereur, pris de peur, exilera Plautus en Asie, avant de le faire assassiner en 62. La politique extérieure de Néron, à s'en tenir au récit de Tacite, semble aussi avoir fait l'objet d’attaques virulentes de la part des sénateurs. Les revers subis par les Romains lors de la conquête de l'Arménie et de la pacification de la Bretagne, enfin, auraient soulevé une vague de critiques[21]. Tous ces facteurs ont dû jouer pour inciter l'empereur à recourir, comme ses prédécesseurs, à la lex maiestatis, dont la seule évocation inspirait la crainte aux sénateurs, pour consolider son pouvoir fortement ébranlé par des critiques[22].

    Le texte de Tacite sur le procès d'Antistius Sosianus rend également Néron responsable du rétablissement de cette loi de majesté. En Ann. XIV, 48, 1, il est dit : a Cossutiano Capitone, qui nuper senatorium ordinem precibus Tigellini, soceri sui, receperat, maiestatis delatus est. Certes, dans ce passage, Tacite met davantage en cause Tigellin, le futur préfet du prétoire, en insinuant que l'accusateur aurait pu agir pour remercier son beau-père d'avoir obtenu sa réintégration au Sénat. Mais précisément l’influence de Tigellin sur l’empereur, à ce moment, est bien connue. Tacite le décrit en des termes peu flatteurs : Tigellin était mêlé à presque toutes les intrigues de la cour. Que l'on se rappelle l'action, négative, qu’il mena pour contraindre Sénèque à la démission. Reste que l'empereur lui-même n'était pas au-dessus de tout soupçon : dans certaines affaires, il pouvait aller jusqu'à susciter des délateurs pour provoquer la perte de ses ennemis politiques, ainsi qu'en témoigne l'accusation qu'il porta contre Torquatus Silanus[23]. Quoi qu'il en soit, les allusions de Tacite à Tigellin mettent implicitement en cause l'empereur lui-même si l'on considère les relations que ces deux personnages entretenaient. Elles laisseraient donc entendre que Néron aurait commandité ce procès contre Antistius pour rétablir la lex maiestatis.

    Au demeurant, l'historien semble clarifier ses intentions lorsqu'il rapporte la rumeur qui circulait sur le procès d'Antistius : credebaturque haud perinde exitium Antistio quam imperatori gloriam quaeri, ut condemnatum a senatu intercessione tribunicia morti eximeret[24]. Cette rumeur attribuait l'accusation à Néron lui-même, qui recherchait non pas la perte du préteur Antistius Sosianus mais la gloire qu'il récolterait en le graciant, une fois reconnu coupable. Les motivations politiques de ce procès apparaissent donc à l'évidence : l'usage de la clémence par l'empereur envers le coupable lui aurait permis de redorer son image, d'accroître sa popularité dans cette période de grande tension politique. Toutefois, l'implication de Néron dans ce procès se précise dans un autre passage de notre historien : c'est celui qui rend compte de l'attitude de l'empereur face à la peine décidée pour le coupable. Néron, comme l'a si bien relevé B. Walker[25], est très déçu par la condamnation – peu sévère à ses yeux - prononcée par les sénateurs même s'il dit que sa première intention était de gracier Antistius. Notons sa réaction lorsqu'il reçut le compte rendu des consuls. Néron, écrit Tacite, avait hésité entre la pudeur et la colère avant de répondre que "sans avoir été provoqué par aucun affront, Antistius avait proféré contre le prince les insultes les plus outrageantes (...) et que les sénateurs auraient dû fixer une peine proportionnée à la gravité du délit"[26].

   De l'examen du texte sur le procès du préteur Antistius Sosianus, il ressort que c'est Néron qui était à l'origine de la reprise des procès de lèse-majesté en 62 de notre ère compte tenu du parti qu'il pouvait en tirer. Cette reprise s'explique par des raisons de politique intérieure. En effet, au-delà de la popularité recherchée, l'empereur, en s'attaquant à l'un des membres de l'ordre sénatorial, "connu pour son esprit d'indépendance dangereuse", venait de lancer à tous ses ennemis un message d'avertissement très clair, qu'il ne se laisserait plus faire, qu'il réprimerait désormais sans ménagement quiconque se hasarderait à le critiquer[27]. Tout ceci laisse donc apparaître que ce procès marquait à la fois un durcissement du règne et une consolidation du despotisme de Néron. Ce silence imposé aux sénateurs n'avait fait qu'accentuer leur opposition à l'empereur. Et certains d'entre eux le manifesteront, à quelques rares occasions, par leur liberté de parole. C'est le cas de Thrasea Paetus, qui profita du procès d'Antistius pour fustiger la servilité de ses pairs en même temps que la duplicité de l'empereur. Pour en savoir davantage, il nous faut examiner son opposition à la peine de mort requise contre le préteur Antistius Sosianus. Mais avant tout, nous aimerions réfléchir sur le rôle judiciaire du Sénat où se déroula le procès.

  C'est le Sénat qui statue sur une telle affaire parce que la nature politique des faits reprochés à Antistius Sosianus relève plus de sa juridiction que de toute autre. En effet, sous les Julio-Claudiens, le Sénat s'occupe des affaires politiques, et plus particulièrement des procès de lèse-majesté, de concussion et de corruption, de repetundis[28]. Il traite aussi des crimes de droit commun principalement lorsque les sénateurs sont concernés. Enfin, cette assemblée se charge des procès relatifs à l'usage de la violence (vis et rapinae), à l'adultère, au proxénétisme (lenocinium), à la calomnie (calumnia), et, enfin, à l'usage des faux. Toutefois, cette compétence judiciaire est loin d'être totale car elle dépend strictement du bon vouloir de l'empereur. C'est lui qui décide si une affaire passe devant le Sénat constitué en tribunal. Mais, lorsque cette affaire tombe dans les mains des sénateurs, elle donne lieu à un débat très animé où, à tour de rôle, ils sont tenus de se prononcer sur les condamnations proposées contre l'accusé. Ainsi en fut-il du procès du préteur Antistius : le sénateur Thrasea Paetus y prit la parole pour proposer l'assouplissement de la peine.

                                                             *      *

   Puisque, du procès d'Antistius, Tacite n'a retenu que deux discours, celui du consul désigné Junius Marullus, qu'il résume en une phrase[29], et celui de Thrasea Paetus qu'il reprend presque en style indirect, il convient de se demander quel but l'orateur veut atteindre à travers son discours (la révision de la peine de mort retenue contre le coupable ou la dénonciation de l'attitude hypocrite de Néron à l'égard de celui-ci) et pourquoi Tacite a reproduit ce discours de Thrasea. Les réponses à ces questions nous permettront peut-être de jeter la lumière sur les motivations de la première affaire de majesté du règne de Néron.

   Lorsqu'on parcourt les Annales, on est frappé par des similitudes entre le discours de Thrasea et celui qu'avait prononcé Marcus Lepidus sous le règne de Tibère quand le consul désigné Haterius Agrippa proposa la peine de mort contre Clutorius Priscus[30]. Ces deux discours se rapprochent tant sur la forme que sur le fond. Ce sont, en effet, deux discours de la défense[31], prononcés avec succès, l'un par Marcus Lepidus, et l'autre par Paetus Thrasea, pour sauver les victimes accusées de lèse-majesté. Par ailleurs, d'après E. Aubrion[32], ces discours présentent des similitudes avec le modèle d'argumentation que donne César dans le Catilina (51) de Salluste et avec les conseils de Quintilien au futur orateur (I.O. V, 13, 6). Celui-ci propose que l'avocat amorce sa défense en reconnaissant que l'accusé mérite la peine capitale avant de solliciter la grâce impériale.

   Voyons le fond. A travers la clémence qu'il réclame pour Antistius Sosianus, Thrasea Paetus veut dénoncer l'hypocrisie de l'empereur qui prétend jouir seul de cette prérogative. Il lui conteste ce droit qu'il emploie à des fins personnelles et politiques. En effet, comme nous l'avons expliqué précédemment, Néron espérait voir les sénateurs condamner le préteur Antistius Sosianus à mort ; ce qui lui aurait donné l'occasion d'accroître sa popularité en le graciant. Que fait alors Thrasea Paetus lorsqu'il comprend les motivations de la démarche impériale ? Il décide de la faire avorter, en amenant ses collègues à refuser eux-mêmes la peine de mort, selon lui, en contradiction avec son époque. Il y parvient sans difficulté[33] : les sénateurs commuent la sentence de mort requise contre Antistius Sosianus en exil. L'empereur est très déçu et cela se perçoit à travers la lettre qu'il envoie au Sénat[34]. Tacite dit qu'il a hésité entre la honte et la colère[35], et qu'il a eu un grand mécontentement[36]. L'attitude ambivalente de Néron à l'égard d'Antistius nous amène donc à mettre en doute sa sincérité. Et comme le dit O. Devillers[37], il est difficile de croire Néron, comme Tibère après la condamnation de Clutorius Priscus[38], lorsqu'il parle de moderatio, dans la mesure où il manifeste ses regrets devant la peine d'exil retenue par les sénateurs contre Antistius Sosianus.

    Il nous reste maintenant à voir pourquoi Tacite a préféré rapporter l'intervention de Thrasea Paetus à celles des autres sénateurs. L'admiration qu'il a pour le motionnaire expliquerait ce choix. En écrivant que "Libertas Thraseae servitium aliorum rupit" [39], l'historien semble louer l'attitude de Thrasea Paetus, notamment son esprit d'indépendance. Il le souligne par le contraste qu’il note entre la libertas de Thrasea Paetus et le servitium des autres sénateurs. Comme on peut s'en apercevoir, le concept de "libertas", attaché à la dignité de l'individu, se définit comme l'indépendance individuelle, ou le rejet de toutes les formes d'asservissement ; il s'oppose donc à celui de "seruitium", "servitude volontaire" des Romains dont l'adulation est l'expression[40]. Or, lorsqu'on sait que Tacite s'intéresse moins aux conduites collectives qu'à la conduite de quelques individus qui refusent ou combattent l'adulation excessive, on n'aurait pas tort de dire, à la suite des chercheurs modernes, qu'il approuve le courage et la dignité dont Thrasea Paetus a fait preuve au milieu d'un sénat tout acquis à l'adulation. Celui-ci s'est absolument montré décidé à ne faire appliquer que la loi au cas d'Antistius, et ce en dépit de l'adulatio de ses pairs. De ce point de vue, le sénateur Thrasea fait partie de ces grands hommes qui ont pu reculer les limites de la tyrannie[41], en s'efforçant de briser la soumission du Sénat, sous de mauvais empereurs. Ce sont, aux yeux de Tacite, des exempla, c'est-à-dire des modèles de comportement par leur courage et leur audace. C'est pourquoi ils méritent ses éloges, comme Thrasea.

   Nous devons ajouter que Tacite approuverait la réclamation par Thrasea de l'application stricte de la loi. Cette demande peut être interprétée comme une critique contre l'empereur que la loi de lèse-majesté assimilait, à l'époque, à l'Etat. En rapportant l'attitude de Thrasea, l'historien se fait l'écho non seulement de l'opposition à l'arbitraire des empereurs, mais surtout de l'esprit d'indépendance qui empêche la manifestation de ce pouvoir despotique[42]. En d'autres termes, si l'adulation, cette soumission aveugle des sénateurs, favorise la tyrannie, le franc-parler, ou la liberté de parole en constitue le frein et veille au bon fonctionnement des institutions.

   Toute tentative en vue d'expliquer le procès d'Antistius Sosianus devra, il nous semble, être guidée par trois considérations. Premièrement, avec ce procès le règne de Néron entrait dans sa dernière phase de détérioration avant la chute : c'est ce qui ressort du récit de Tacite. Ce sont les critiques suscitées par les orientations politiques de l'empereur après le meurtre de sa mère qui expliqueraient le rétablissement de la lex maiestatis, en 62. Cette reprise s'inscrirait donc dans un cadre bien précis : renforcement d'un pouvoir très contesté surtout par les sénateurs traditionalistes. Ainsi en s'en prenant au sénateur Antistius Sosianus, connu pour sa liberté de parole, c'est à tous les sénateurs qui lui étaient hostiles que Néron lançait l'avertissement[1]. Deuxièmement, Tacite donne très peu de détails sur l'instruction de l'affaire devant le tribunal sénatorial, se contentant d'en donner l'issue : la condamnation d'Antistius Sosianus à la déportation avec confiscation des biens<span style="FONT-SIZE: 12pt; FONT-FAMILY: "Times New Roman"; mso-bidi-font-

Mercredi 25 janvier 2006

  J'ai le plaisir de vous annoncer que René Shaminga m'a fait parvenir son article, intitulé Sosianus. En voici le résumé:

   Aux dires de Tacite, le règne de Néron a, pour la première fois, remis en vigueur la loi de lèse-majesté au procès du préteur Antistius Sosianus. Cette situation juridique soulève de nombreuses questions dont voici les plus importantes : pour quelles raisons cette loi a-t-elle été soudainement rétablie en 62 de notre ère alors que l’empereur Claude l’avait suspendue vingt et un an auparavant ? Sa reprise devait-elle être profitable à Néron ou aux sénateurs ?


  De l’examen minutieux de cette affaire, il ressort que Néron a repris les procès de lèse-majesté pour des raisons de politique intérieure. Outre la recherche de la popularité, l’empereur en s’attaquant à Antistius Sosianus, l’un des membres de l’ordre sénatorial, « connu pour son esprit d’indépendance dangereuse », voulait mettre fin aux vives critiques qu’avaient suscitées ses orientations politiques au Sénat, après le meurtre de sa mère. Ce procès constitue à la fois un durcissement du règne et une consolidation du despotisme de Néron.


 

Dimanche 1 janvier 2006

 

  Je vous souhaite, à tous et à toutes, une BONNE ET HEUREUSE 2006 !

Lundi 19 décembre 2005

  Commentaire:

  Dans ce livre qui se lit d’une seule traite, G. Kelman, passe au peigne fin les formes subtiles du racisme en France. Et pour étayer son propos, il s’appuie, avec une bonne dose d’humour et d’élégance, sur des faits (son histoire personnelle), sur des préjugés (qui ont la vie dure !), sur des « non-dits », les sous-entendus et que sais-je encore. D’un certain mon point de vue, et c’est la force de l’ouvrage, l’auteur a tapé dans le mille. Tant ce que l’on sait des émeutes urbaines que France a connues, il y a peu,  valide son argumentaire.

  Cela dit, quelques bémols sont à souligner (Eh, oui personne n’est parfait). D’abord, le florilège (pp. 148-152), à mes yeux, arrive comme un cheveu dans la soupe. Et ensuite, ses prises de position sur le mariage mixte réclament d’être clarifiées (pp. 184 -186). Enfin, l’auteur a tendance, par moments, à donner son avis sur presque tout. Dommage. D’autant plus que le reste de l'ouvrage tient la route. Somme toute, je conseille vivement ce livre que j’ai lu d’une seule traite.

  J. Pita 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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